Le Journal du Yéti

Jour après jour, écriture.

#129 — « Cannes, premier jour »

C’est assez surprenant de se dire qu’il a fallu attendre mes 26 ans pour venir à Cannes pendant le Festival.

Les années précédentes je me suis toujours dit que je ne voulais pas y aller en groupie, à l’arrache, dépenser des fortunes pour espérer voir deux ou trois films comme un sauvage. En avril dernier, mon amie C. a passé un week-end à la maison pour que nous puissions travailler sur son scénario. En repartant, elle a remis dans ma machine une pièce et j’ai envoyé à la dernière minute un projet à un concours.

Me voilà donc actuellement à Cannes, pouf. Comme tout ça ne commence pour moi que lundi, je vous propose plutôt de lire le court-métrage que j’ai écrit. Un court-métrage qui a six ans ou presque, un texte qui me suit. C’était la première fois de ma vie que j’ai écrit quelque chose et que je me suis dit tout de suite après : « C’est comme ça qu’il doit être et pas autrement ». Sa structure, sa durée, tout me fait penser qu’il doit être exactement ainsi.

Chaque année je le sors de son tiroir, je le recommence et chaque année j’en reviens au même point.

Nous verrons bien ce qu’il se passera l’année prochaine.

Le texte est disponible au format PDF ici.

#128 — L’échec et le mat

J’ai réalisé plusieurs choses durant mon chômage, des choses qui auraient fait énormément plaisir à mon psy.

Si j’en avais eu un.

Je n’en ai pas et je suis le seul à pouvoir apprécier ou critiquer mes actions et ma paresse. Fin mars je paradais, oh oui je vais écrire un long métrage ; début mai je suis seul face au résultat d’un mois de vide total.

Je l’ai déjà dit ici, je ne crois pas au syndrome de la page blanche, je crois plus au bon moment pour écrire et au bon moment pour réfléchir. J’ai aussi lu quelque part que rien n’est fait tant que ce n’est pas écrit. Très juste.

Globalement, je n’ai rien foutu jusqu’à l’avant-dernier weekend d’avril. J’ai aidé une amie sur son scénario et puis soudain, paf, inondation de créativité et de motivation. J’ai écrit en cinq heures un synopsis à partir d’une idée attrapée au vol la veille alors que Twixt de Francis Ford Coppola commençait.

Au final, c’était plus pour la blague que pour du sérieux et lorsque je m’en suis rendu compte, tout s’est écroulé. Nous sommes début mai et je n’ai pourtant pas à frémir : il va s’agir d’un mois assez impressionnant, compliqué, studieux… et c’est bien. Les bonnes nouvelles attendront un peu, il faut se préparer.

Et il faut surtout fermer sa gueule. Plus je parle de quelque chose, moins je le fais. Alors chut.

#127 — « La recette »

Anne avait au départ déposé le livre sur la petite étagère en bois, à l’entrée de la cuisine, et ne l’avait ouvert que des mois plus tard, au hasard d’un samedi après-midi compliqué. Elle l’avait feuilleté, déçue de ne l’avoir pas lu plus tôt, en colère contre elle-même de repousser à demain la moindre broutille, furieuse au fond, d’avoir réalisé que sa meilleure amie sortait à présent avec le jeune homme fringant qui lui avait offert un verre quelques soirs auparavant.
Les pages passaient sous ses yeux et elle ne lisait pas, trop occupée à préparer dans sa tête un mail, une lettre, un SMS peut-être de rupture amicale. Elle allait lui dire tout ce qu’elle avait sur le cœur, depuis des mois, depuis des années. Une page claqua et son pouce se mit à saigner ; tout cela l’énervait au plus haut point et elle se dit, d’abord dans sa tête puis à voix haute à mesure qu’elle voyait son sang disparaître dans l’évacuation de l’évier, qu’il fallait qu’elle change.

La page coupante était un gâteau de café, tout bête en apparence. La photo était simple et sans ambages mais une petite note de l’auteur signalait qu’il y avait une surprise. Elle parcourut rapidement la liste des ingrédients, de bas en haut comme le faisait toujours et tomba sur des dattes. Elle eut un petit rictus. Elle savait qu’il y avait dans ses étagères un paquet de dattes, jamais ouvert, sans doute trop vieux ; il ne l’était pas et elle se mit à empiler sur son minuscule plan de travail tous les ingrédients nécessaires.
Anne n’était pas une grande pâtissière, elle était à peine une bonne cuisinière mais elle se lança sans réfléchir dans ce gâteau. Elle avait un cours de conduite dans la demi-heure, mais se dit qu’elle irait une autre fois et que cette recette était plus importante que le reste. Il y avait du courrier à ouvrir aussi ; ce n’était que des factures, sans doute.
Elle s’activa brusquement, prise par une sorte d’hypnose, une hypnose d’énergie et de volonté. Un œuf se brisa à moitié sur le sol et elle entreprit, sans même s’en rendre compte, de nettoyer le carrelage de sa cuisine, entièrement, là, comme ça.
Il y avait tout autour d’elle des choses qu’il fallait faire : tout en glissant le gâteau dans le four préchauffé — elle ne se souvenait pas l’avoir fait, mais qu’importe — elle se mit à nettoyer, ranger, trier, jeter. Une avalanche d’idées contraires la tint concentrée pendant les quarante minutes de cuisson. Le four sonna en même temps qu’elle supprimait de son téléphone le numéro de certaines personnes.

Anne posa sur une grille le gâteau et l’observa. La cuisson avait été parfaite, le gâteau avait gardé une belle forme et la cuisine était emplie d’une odeur délicieuse. Elle ouvrit les fenêtres, espérant ainsi alerter ses voisins sur son exploit. Elle lança une cafetière et rangea aspirateur, serpillère, seau, torchons sales. La cuisine était propre. Elle soupira, heureuse comme jamais, et se découpa une belle part de gâteau. Assise dans son fauteuil préféré, elle avala une gorgée de café chaud et goûta son gâteau.
Il avait énormément de qualités ce gâteau. Anne eut un petit haut-le-cœur en sentant le parfum enivrant des dattes envahir son palais, au même moment où son cerveau lui rappelait qu’elle détestait les dattes et qu’elles lui avaient été offertes par sa meilleure amie. Elle recracha dans la petite assiette en porcelaine un bout de gâteau mâchonné et partiellement digéré.

#126 — Lettre à un sachet de soupe

L’autre soir, je me préparais tranquillement une petite soupe Maggi déshydratée que j’aime tant — sans doute parce qu’elle me rappelle à quel point j’adore l’eau — et mon œil s’est arrêté sur le dos du sachet.

Qui parle ?

Bonjour chère soupe,
Je suis heureux de voir que tu sais parler. Je me rends compte aussi que ta vie n’a pas été simple jusqu’à présent et je le sais car je vais te manger dans quelques minutes. Si j’en crois ta petite prose, tu es née à la campagne et tu y as grandi, chérie et aimée par des parents qui très vite se sont rendus compte que tu étais destinée à devenir quelqu’un d’important.

Pourtant, quelque chose s’est brisé en chemin : ton arrivée dans la grande ville, la découverte de plaisirs secrets et inavouables, l’alcool, les fêtes, la vraie jeunesse. Tes parents n’avaient plus les moyens de s’occuper de toi alors tu as tapiné, tu t’es vendue. Quand les hommes jouissaient en toi, tu fixais le plafond et tu te souvenais paisiblement de ton lit douillet en province, de la tambouille de ta mère, l’amour paternel mais sérieux de ton père. Ils sont tous les deux partis il y a bien longtemps et tu continues à vivre ainsi
Tu as cru qu’une fois ou deux quelqu’un allait te sortir de là ; mais ce n’était qu’un fantasme.

Tu as accepté l’évidence. Tu n’étais pas faite pour ce genre de vie. Tu allais craquer un jour ou l’autre. La petite annonce dans le journal qu’un client avait laissé derrière lui, cette petite annonce t’avait parlée directement. « Cherche ingrédients pour une soupe à l’ancienne. »
Les gens de Maggi n’ont posé aucune question. Tu as signé les papiers, tu as souri faiblement quand on t’a installée sur le tapis roulant et tu as fermé les yeux. Dans l’air de l’usine, on sentait aller et venir les effluves. La viande, le bouquet garni, le persil frais qui vient d’être coupé, le bouillon plein de douces saveurs. Le pot-au-feu de ta mère dans lequel, en te demandant de garder le silence, elle versait une goutte de vin rouge en début de cuisson, quand la viande avait encore en elle tout son jus.

Et c’était fini.

Je t’ai mangée en regardant une comédie grasse et vulgaire. J’aurais du te garder pour une soirée sur ma terrasse, à regarder les étoiles apparaître les unes après les autres, les bras dans une épaisse couverture bien chaude qui piquait un peu.

#125 — Sortir de l’abri

Fallout 3 a été un jeu très étrange pour moi.

J’ai longtemps considéré qu’il ne pouvait pas égaler Fallout 2 et j’avais donc mis de côté à sa sortie, préférant me concentrer sur d’autres jeux. Un an plus tard, je mourrais d’envie de mettre les mains sur un bon RPG et voilà qu’à une semaine d’intervalle sortaient Fallout 3: Game of the Year Edition et Borderlands. J’ai acheté le premier, j’ai joué deux heures et je l’ai rangé, choqué par l’horreur visuelle du bouzin et j’ai sauté sur Borderlands où j’ai passé presque 60 heures entre le jeu, son second run et ses DLC.

Lorsque je me suis fait larguer, on était un vendredi soir. J’étais fatigué, j’avais pas envie de dormir, j’avais la tête pleine de choses. J’ai mis Fallout 3 dans la console et j’ai joué, j’ai pris le temps d’apprécier l’univers, le travail de Bethesda et j’ai surtout réalisé que ce n’était pas tant une suite de Fallout 2 qu’un hommage, qu’un renouveau, un habillage plus moderne. Le jeu est loin d’être parfait, en vous trompez pas. Mais il est puissant, il a une ambiance unique, quelque chose d’incroyable dans son exécution. Il a une âme.
J’ai fini mon premier run avec Athéna, une gentille petite nana bourrine comme pas deux. Et j’ai tout de suite embrayé sur un personnage méchant — Antinoüs — mais j’ai plus ou moins arrêté, comme ça, en chemin.

Mais Fallout 3 m’a accompagné. C’était mon jeu de rupture. Il est à ranger sur une petite étagère avec Jane Austen et mon appareil photo ; des moyens de se changer les idées, de fuir un peu. C’est à ça que servent les jeux vidéo aussi.

Vendredi, je revenais d’une soirée avec mes collègues où j’avais parlé d’un comic strip hilarant (dont je n’arrive pas à retrouver la trace, bien évidemment) et je me suis dit : Oh! tiens! Je vais me le relancer, pour voir.
Nous sommes lundi soir et j’ai fini Fallout 3 à 100%. J’ai les 72 succès du jeu et de ses DLC et j’ai pu faire des statistiques de mes trois parties. En tout j’ai joué 80 heures et 40 minutes, tués 839 personnes et 2706 créatures, je n’ai jamais pickpocketé, j’ai piraté 72 ordinateurs et crocheté 158 serrures, avalé 16 drogues et utilisé 627 stimpaks (j’ai un peu honte, mais en même temps mes trois parties ont été faites en Hard).

Bref, je l’ai plié ce jeu. J’ai adoré. Bien mieux écrit que Skyrim, bien mieux foutu aussi, plus puissant avec des quêtes sans doute moins timbrées et folles que celles des deux jeux originaux, mais avec une continuité plus intéressante (même si la quête principale est un poil niaise et le manque de fins diverses comme dans les épisodes précédents de la série). Il faut surtout remarquer l’intérêt des DLC : Broken Steel permet de continuer à jouer en apportant des modifications mineures au monde, Point Lookout vous fait visiter une île flippante avec plusieurs quêtes assez excellentes et Mothership Zeta vous fait voyager dans l’espace avec des petits gris et un samouraï, The Pitt reste plus classique avec un vrai choix moral assez complexe et on ferme la marche avec Operation Anchorage, un gros truc linéaire pas hyper excitant.

Je range mon jeu, je vais faire de la place sur mon disque-dur. À côté de ma télé mon petit Pip-Boy en bobblehead me regarde insérer le DVD du making-off que je vais regarder ce soir tranquillement en pensant à ces dizaines d’heures exceptionnelles. Les Terres Désolées de la Capitale resteront pour moi un superbe souvenir de voyage et d’aventure.

#124 — Le Script Frenzy, c’est parti !

Aujourd’hui, dimanche 1er avril 2012, marque le début du Script Frenzy 2012. Trente jours pour écrire cent pages de scénario. J’ai déjà mon idée, j’ai mon plan de travail, j’ai mon logiciel. Il ne reste plus qu’à trouver la motivation, repousser la procrastination et puis éteindre Internet.

Je ne vais pas vous tenir au courant jour après jour — surtout parce que la dernière fois je me suis planté en beauté sur le coté « chronique » — mais je viendrai régulièrement vous abreuver d’informations super inutiles comme « putain, aucune inspiration ce matin ».

On est dimanche. Je vais sans doute aller manger un morceau avec un ami et passer le reste de l’après-midi à me plaindre d’avoir trop mangé. J’écrirai la première scène du film ce soir, je la visualise bien, je l’ai dans la tête.

C’est le reste qu’il va falloir faire sortir.

#123 — Le mystère

L’autre jour, une fois n’est pas coutume, je regardais le journal télévisé sur France 3. L’affaire Merah battait de son plein, c’était, je crois, quelques heures après sa mort. Personnellement, je préfère lire des articles de fond et des documents longs et précis sur les affaires car je crois que d’un côté les médias sont incapables de traiter une information de façon purement factuelle ou en profondeur et de l’autre car il faut toujours du temps pour prendre en compte tous les éléments d’une affaire — juger sur le vif est sans doute la pire chose qu’on peut faire et l’info en continu autour de l’affaire Merah en a été la preuve.

(Ce qui n’empêche pas d’être surpris, choqué, attristé, énervé ou heureux à cause d’un évènement.)

Mais le reportage était agaçant à tous les niveaux. Il y avait un résumé de la vie de Merah : scolarité moyenne, travail précaire, petite délinquance puis prison et, à la sortie, radicalisation, voyage en Afghanistan. Ces points étaient énumérés en fin de reportage puis, la journaliste terminait par « Mais pour tous, Merah restera un mystère. »

Non.
Mais non. Espèce de pute, tu viens JUSTEMENT de donner une explication (peut-être pas LA VRAIE ou LA SEULE). Il n’y a pas de mystère espèce de demeurée. On ne se radicalise pas uniquement pour son bon plaisir enfin. Tu as énuméré quoi, une liste de trucs comme ça, au hasard ? C’était juste pour finir ton reportage sur un bon mot ? C’était simplement pour ne pas finir sur un fait mais pour « ouvrir » ton reportage ? Et puis « pour tous », tu parles sans doute de ses amis, de ses voisins, des gens qui vivent avec lui. Tu crois vraiment qu’ils ne voyaient pas ce qui se passait ? Tu crois qu’ils se sont levés ce matin-là et ce sont dit « Ah putain, je me demande vraiment comme le petit Merah est devenu comme ça. » Certains ont vécu le même chemin que Merah : scolarité moyenne, pas de travail, petite délinquance, etc. Il vivait pas rue Mozart dans le 16ème quoi.

Alors oui, je m’emporte. Mais en rage quittant la pièce où il y avait le téléviseur trop coûteux pour que je le balance au sol, je suis me juré, de nouveau, de ne plus jamais regarder des débilités aussi profondes. Et je repensais à ce formidable dialogue annonciateur d’une époque de journalistes mongoloïdes :

Kara : Oui si ce n’est qu’Emile a emporté son secret dans la tombe…
Odile : Quel secret ?
Kara : Ben, ces lettres qu’il gravait sur le mur après chaque meurtre : O, D, I, L. Qu’est ce que ça peut bien vouloir dire, Odil ?
Odile : Ça je sais pas, c’est un mystère.