Le Journal du Yéti
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#108 — Microfiction C

By Le Yéti on 17 janvier 2012


Huit heures

Le matin de son mariage, Belette se réveilla avec une étrange sensation de brûlure dans les avants-bras ; comme si quelqu’un, pendant qu’il dormait, lui avait frotté la peau et les poils avec un fer rouge.
Bien sûr, ce n’était qu’une impression. Il avait dormi seul, plutôt bien, dans la suite de l’hôtel. Toucan, sa fiancée, avait dormi ailleurs, sous prétexte de se dérober à lui encore quelques heures. Ils attendaient avec impatience leur nuit de noces dont ils parlaient depuis des mois, chacun promettant à l’autre des surprises.
Pour être tout à fait honnête, Belette n’avait pas réellement envie de se marier. Il le savait lui-même, le sentait au fond de lui, en avait parlé à quelques très très bons amis, l’avait parfois même griffonné dans son agenda puis l’avait rayé, jusqu’à en arracher le papier. Il avait toujours eu l’impression que se marier c’était se fermer des portes alors même qu’il ne les avait jamais franchies : il vivait avec Toucan depuis sept ans et en sept ans jamais il n’avait trompé Toucan. Ils s’aimaient, bien sûr, mais plus encore ils étaient amis, collègues, confidents. L’un était fan de l’autre et vice-versa.

Sa mère a d’abord commencé à poser la question à chaque occasion et à chaque personne. « Mais pourquoi ne se marient-ils pas ? » Cette question était devenue un passage obligé dont avait soupiré puis ri puis soupiré de nouveau avant de lever les yeux au ciel. Dans la voiture qui les menait chez les parents de Belette, un dimanche matin comme il y en a trente ou quarante dans l’année, Toucan s’était tournée et avait dit très distinctement : « Si tu ne me demandes pas en mariage devant tes frères, tes sœurs et ta mère, je te quitte. » Il acquiesça et sourit. Ils s’embrassèrent au moment même où la roue du carrosse tressauta sur une racine ; c’est de là que vient la fameuse histoire de la dent cassée à moitié de Belette.
Son frère frappa à la porte, faisant sursauter le marié. Il se glissa rapidement dans son pantalon et ouvrit la porte ; son frère et lui s’embrassèrent chaleureusement. Il venait le chercher pour le petit déjeuner, il fallait se dépêcher, la cérémonie était dans quatre heures, il n’y avait pas de temps à perdre.

Tandis que son frère parlait et faisait le tour de la chambre, récupérant ici et là les affaires importantes et nécessaires, Belette se sentit ailleurs. Son esprit se mit à tourner à toute allure, déversant sur le marié une quantité incroyable d’informations. « Mon frère a dix-neuf ans, il fait l’amour, il couche avec des femmes, qui sont-elles, est-ce que j’en connais ? A-t-il déjà eu envie de faire l’amour à Toucan ? Est-ce qu’il désire Toucan ? Est-ce que Toucan désire mon frère ? Mon frère à dix-neuf ans. À dix-neuf ans j’avais envie de coucher avec n’importe qui. À dix-neuf ans j’aurais couché avec la femme de mon frère aîné si Labrador n’était pas mort. Labrador me manque. Est-ce que Toucan aurait aimé Labrador ? Est-ce que Labrador aurait désiré Toucan ? »
Il fixait Chenille, en espérant pouvoir l’ausculter. Il aurait eu une de ces machines qui permettaient de voir au travers des corps et des valises, il l’aurait braquée sur le cerveau de Chenille.

Il portait terriblement mal son nom et était d’ailleurs une des rares personnes qu’il connaissait dans ce cas. Il ne saurait pas l’expliquer en fait, car les prénoms vont toujours aux gens. Il observait la carrure de son frère, sa passion pour le sport, la chemise un peu tendue ici et là par les muscles.
« Ho ? Tu m’écoutes ? » Il lança un regard à Belette et continua, comme si de rien n’était : « Maman veut que tu sois le plus présentable possible. Elle a dit aussi de ne pas manger de blé.
— Je mange quoi alors ? De l’eau chaude et des feuilles ?
— Je crois que c’est exactement ce qu’elle a en tête. Tu sais… je crois qu’elle a raison.
— Pour le blé ?
— Pour Toucan. Elle dit qu’elle ne te mérite pas, qu’elle est trop bien pour toi. »
Belette applaudit et Toucan se mit à rire. « Te voilà grossier maintenant ! On t’a dit cent fois de ne pas faire ça, que c’était grossier !
— Va te faire, Chenille. »
Son frère haussa les épaules et, en posant sur le lit la veste, la perruque et le pantalon de cérémonie, il quitta la chambre.
Belette le regarda faire et applaudit encore une fois puis son esprit revint à l’attaque. Il avait maintenant des images bien précises : les bras de son frère, les cuisses de sa fiancée. Il ouvrit légèrement le carreau de la fenêtre et observa la forêt calme qui entourait l’hôtel. Il inspira un grand coup. « Est-ce que ma sœur se touche en pensant à Toucan ? » Et il secoua la tête, refoulant encore et encore ces idées déplacées et ridicules ; il fouilla dans la table de chevet et en récupéra la petite Bible. Il n’eut pas à chercher bien longtemps dans les quelques pages de l’ouvrage pour trouver la citation.
« Sur les terres arides du Soleil, il existe un océan de pêchés. »
Belette se sentit soulagé en entendant ces quelques mots qu’il répéta en boucle pendant une minute. Il les connaissait par cœur bien évidemment, comme tous les enfants ; mais les lire, les sentir, le gros papier de la Bible, les lettres droites. Il se sentait chez lui.
Belette referma le livre et s’habilla rapidement, sans se laver. Il voulait être parfait pour ce soir. Pour Toucan. Qu’il vit en fermant les yeux, se faire lécher par sa sœur.

Posted in Microfiction | Tagged belette, c, chenille, microfiction, toucan
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