Le Journal du Yéti
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#110 — Microfiction C1

By Le Yéti on 19 janvier 2012


Neuf heures

Dans la petite chambre où le prêtre Ibis habitait, au coin du temple, il avait une vue imprenable sur une petite crique où paissait des moutons et des chèvres, arrachant du sol humide des mottes d’herbes vertes et évitant de s’attaquant aux papyrus, durs comme du bois sec. C’étaient des bêtes stupides et sans intérêt pour l’homme de foi qu’il était mais elles le calmaient ; au fond de lui il savait que ses fidèles leur ressemblaient. Ils avançaient paisiblement entre les bancs et les colonnes, les yeux fixés les choses comme s’ils étaient à manger. Certains d’entre eux savaient qu’ils étaient stupides, d’autres pensaient l’inverse. Ibis s’en foutait, au fond, il faisait son service et c’était tout ; encens, prières, chansons et puis il rentrait chez lui. Un peu de télévision. Un morceau de pain et de fromage. Et cette vue.
Elle lui avait tout de suite plu et il s’était longtemps demandé s’il n’avait pas accepté le poste à cause de cette crique. La région est splendide, des arbres immense près du village, un forêt luxuriante près de l’hôtel, une colline verdoyante derrière les fermes et les plantations. Son temple était bâti au sein même de deux bras de delta, embrassant son dieu et ses fidèles. Ibis aimait cet endroit.
Il ressentit soudainement une brûlure à l’avant-bras, comme celle qu’un homme armée d’un tisonnier chauffé à blanc pourrait faire. Il souleva la manche de sa soutane, inspecta la peau, laiteuse, sans poils, puis ouvrit le robinet pour calmer la douleur.
Il apprécia l’eau qui coulait le long de son bras et resta quelques instants ainsi, silencieux, dans le petit coin cuisine de sa chambre. Ses yeux se posèrent sur ses ustensiles donc un énorme couteau qu’il avait fait acérer la semaine précédente ; la lame luisait étrangement, comme enduite de poudre de luciole. Ibis savait reconnaître la réalité et l’imagination ; l’encens, les champignons, les soirées avec les collègues haruspises… Il maîtrisait son sujet, aimait-il penser.

Cette lame lui demandait de faire quelque chose. De s’approcher ? D’un réflexe très pragmatique, il jeta un œil sur l’horloge numérique murale et vu qu’il était temps d’aller préparer la cérémonie du jour. Il ferma le robinet et s’éloigna de la lame. Elle résonnait derrière lui, non ? Il se concentra sur le bruit de ses pas, sa main encore jeune et fine qui tournait la poignée de la porte et la longue marche dans le couloir pour arriver au temple. Le sol de terre rouge se transforma en dallage exquis, la pierre des murs était plus blanche et plus propre — à grand renfort des enfants du village qu’il payait deux pièces par jour de nettoyage — et la statue de son dieu apparut enfin.
Ibis soupira bruyamment dans le temple. Il était encore vide, il était bien trop tôt pour qui que ce soi. Personne ne venait prier à neuf heures du matin et personne n’aurait osé. « Il est comme nous ! Il est comme… nous ! Il dort le matin et traîne au lit, parfois il fait semblant d’être malade pour ne pas travailler aux champs, souvent il accepte une requête mais il sait qu’il ne pourra pas y accéder… Il est comme nous. » Voilà comment Ibis avait fini son sermon le lundi précédent et qu’il avait été accueilli par une salve de doigts levés. Son cœur avait bondi ; il se rappelait alors pourquoi il avait accepté ce travail : ce n’était pas la petite crique mais bel et bien ces moments où il communiquait les Écritures Saintes à ces gens normaux — certains stupides, d’autres se disant qu’ils ne l’étaient pas.

Il sentit quelque chose bouger derrière lui et il se retourna ; il fit face à la petite barrière en fer forgé qui séparait le péristyle de la statue de Jiljlamèche. Elle représentait les flammes du Soleil et des barres de métal peint en jaune orangé se dressaient vers le ciel. La barrière bougeait, ondulait presque, Ibis en était sûr. Il s’approcha, convaincu qu’il reculait. Ses doigts vinrent s’appuyer sur la bout d’une tige colorée et Ibis appuya si fort qu’il sentit sa peau se déchirer. « Pourquoi je fais ça ? Par Jiljlamèche ! »
Il enleva son doigt et puis positionna à la verticale du métal sa paume. Il prit son élan et rabaissa brutalement sa main, dans un mouvement sec que rien ne pouvait arrêter même les cris qu’Ibis se gardaient d’hurler ; il resta silencieux, appréciant à sa manière le calme du temple. Plus rien ne bougeait, plus rien ne vibrait, plus rien ne l’appelait. Il ne sentait plus la pointe de ses doigts et son pouce pendait misérablement sur le côté, comme la tête d’une chèvre tuée qui dépasse de la tête et que plus rien ne retient.
Il se signa.

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