L’autre soir, je me préparais tranquillement une petite soupe Maggi déshydratée que j’aime tant — sans doute parce qu’elle me rappelle à quel point j’adore l’eau — et mon œil s’est arrêté sur le dos du sachet.
Bonjour chère soupe,
Je suis heureux de voir que tu sais parler. Je me rends compte aussi que ta vie n’a pas été simple jusqu’à présent et je le sais car je vais te manger dans quelques minutes. Si j’en crois ta petite prose, tu es née à la campagne et tu y as grandi, chérie et aimée par des parents qui très vite se sont rendus compte que tu étais destinée à devenir quelqu’un d’important.
Pourtant, quelque chose s’est brisé en chemin : ton arrivée dans la grande ville, la découverte de plaisirs secrets et inavouables, l’alcool, les fêtes, la vraie jeunesse. Tes parents n’avaient plus les moyens de s’occuper de toi alors tu as tapiné, tu t’es vendue. Quand les hommes jouissaient en toi, tu fixais le plafond et tu te souvenais paisiblement de ton lit douillet en province, de la tambouille de ta mère, l’amour paternel mais sérieux de ton père. Ils sont tous les deux partis il y a bien longtemps et tu continues à vivre ainsi
Tu as cru qu’une fois ou deux quelqu’un allait te sortir de là ; mais ce n’était qu’un fantasme.
Tu as accepté l’évidence. Tu n’étais pas faite pour ce genre de vie. Tu allais craquer un jour ou l’autre. La petite annonce dans le journal qu’un client avait laissé derrière lui, cette petite annonce t’avait parlée directement. « Cherche ingrédients pour une soupe à l’ancienne. »
Les gens de Maggi n’ont posé aucune question. Tu as signé les papiers, tu as souri faiblement quand on t’a installée sur le tapis roulant et tu as fermé les yeux. Dans l’air de l’usine, on sentait aller et venir les effluves. La viande, le bouquet garni, le persil frais qui vient d’être coupé, le bouillon plein de douces saveurs. Le pot-au-feu de ta mère dans lequel, en te demandant de garder le silence, elle versait une goutte de vin rouge en début de cuisson, quand la viande avait encore en elle tout son jus.
Et c’était fini.
Je t’ai mangée en regardant une comédie grasse et vulgaire. J’aurais du te garder pour une soirée sur ma terrasse, à regarder les étoiles apparaître les unes après les autres, les bras dans une épaisse couverture bien chaude qui piquait un peu.

C’est beau la gourmandise.