Anne avait au départ déposé le livre sur la petite étagère en bois, à l’entrée de la cuisine, et ne l’avait ouvert que des mois plus tard, au hasard d’un samedi après-midi compliqué. Elle l’avait feuilleté, déçue de ne l’avoir pas lu plus tôt, en colère contre elle-même de repousser à demain la moindre broutille, furieuse au fond, d’avoir réalisé que sa meilleure amie sortait à présent avec le jeune homme fringant qui lui avait offert un verre quelques soirs auparavant.
Les pages passaient sous ses yeux et elle ne lisait pas, trop occupée à préparer dans sa tête un mail, une lettre, un SMS peut-être de rupture amicale. Elle allait lui dire tout ce qu’elle avait sur le cœur, depuis des mois, depuis des années. Une page claqua et son pouce se mit à saigner ; tout cela l’énervait au plus haut point et elle se dit, d’abord dans sa tête puis à voix haute à mesure qu’elle voyait son sang disparaître dans l’évacuation de l’évier, qu’il fallait qu’elle change.
La page coupante était un gâteau de café, tout bête en apparence. La photo était simple et sans ambages mais une petite note de l’auteur signalait qu’il y avait une surprise. Elle parcourut rapidement la liste des ingrédients, de bas en haut comme le faisait toujours et tomba sur des dattes. Elle eut un petit rictus. Elle savait qu’il y avait dans ses étagères un paquet de dattes, jamais ouvert, sans doute trop vieux ; il ne l’était pas et elle se mit à empiler sur son minuscule plan de travail tous les ingrédients nécessaires.
Anne n’était pas une grande pâtissière, elle était à peine une bonne cuisinière mais elle se lança sans réfléchir dans ce gâteau. Elle avait un cours de conduite dans la demi-heure, mais se dit qu’elle irait une autre fois et que cette recette était plus importante que le reste. Il y avait du courrier à ouvrir aussi ; ce n’était que des factures, sans doute.
Elle s’activa brusquement, prise par une sorte d’hypnose, une hypnose d’énergie et de volonté. Un œuf se brisa à moitié sur le sol et elle entreprit, sans même s’en rendre compte, de nettoyer le carrelage de sa cuisine, entièrement, là, comme ça.
Il y avait tout autour d’elle des choses qu’il fallait faire : tout en glissant le gâteau dans le four préchauffé — elle ne se souvenait pas l’avoir fait, mais qu’importe — elle se mit à nettoyer, ranger, trier, jeter. Une avalanche d’idées contraires la tint concentrée pendant les quarante minutes de cuisson. Le four sonna en même temps qu’elle supprimait de son téléphone le numéro de certaines personnes.
Anne posa sur une grille le gâteau et l’observa. La cuisson avait été parfaite, le gâteau avait gardé une belle forme et la cuisine était emplie d’une odeur délicieuse. Elle ouvrit les fenêtres, espérant ainsi alerter ses voisins sur son exploit. Elle lança une cafetière et rangea aspirateur, serpillère, seau, torchons sales. La cuisine était propre. Elle soupira, heureuse comme jamais, et se découpa une belle part de gâteau. Assise dans son fauteuil préféré, elle avala une gorgée de café chaud et goûta son gâteau.
Il avait énormément de qualités ce gâteau. Anne eut un petit haut-le-cœur en sentant le parfum enivrant des dattes envahir son palais, au même moment où son cerveau lui rappelait qu’elle détestait les dattes et qu’elles lui avaient été offertes par sa meilleure amie. Elle recracha dans la petite assiette en porcelaine un bout de gâteau mâchonné et partiellement digéré.
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