Le 28 septembre 2011 je me suis rendu dans un cinéma de la rue de Béthune à Lille et j’ai pris une place pour voir L’Apollonide. Avant que le film ne démarre, étaient diffusées trois bandes-annonces : Les Hommes Libres de Ismael Ferroukhi, Drive de Nicolas Winding Refn et enfin The Artist de Michael Hazanivicius.
Ces trois bandes-annonces avaient un point commun : elles donnaient à voir ce qui semblait être la quasi-intégralité du film.
Avant que vous ne me tombiez dessus à bras raccourcis, je sais. Je sais que tout a été fait, que les films se ressemblent tous ou que, de toutes façons, je n’ai qu’à éviter ces bandes-annonces. Dans l’ordre : tout a été fait mais par tout le monde et il reste encore une quantité assez impressionnante de façon de traiter des sujets comme la Résistance pendant l’Occupation nazie, un casse qui tourne mal ou la gloire et la décadence d’un acteur à la fin des années 30 ; je sais aussi que le cinéma semble être de plus en plus formaté et qu’il se répète — c’est faux je pense mais ce n’est pas réellement le sujet de cet article ; enfin, j’étais assis dans une salle de cinéma et je les ai vu bien malgré moi, la prochaine fois je me lèverai, promis.
Chose amusante, ces trois bandes-annonces dépeignent des courants marqués dans le cinéma actuel. Les Hommes Libres est un film français dans la lignée de La Rafle ou de Indigènes, le film politico-social engagé et visiblement touchant, Drive est le film de divertissement mais pris en main par un réalisateur indé et in, The Artist est le projet d’un auteur que l’on connaît et que l’on aime bien, à qui l’on ne refuse plus grand chose.
Dans le premier cas, la bande-annonce nous installe le personnage principal, un jeune maghrébin qui vit à Paris, sous l’Occupation. Il trahit d’abord la France avant de trahir les siens et sa religion puis sauve des enfants juifs. Des nazis lui tirent dessus, il tire sur des nazis, il tire sur un type comme lui et Michael Lonsdale a visiblement tout compris. Dans ce lent crescendo de violence on peut voir diverses scènes qui sont des pivots pour le personnage principal : on le voit collaborer, espionner, se faire démasquer et retourner sa veste, plus tard il refuse de sauver des enfants juifs avant d’accepter, au final. Et de risquer sa vie.
À première vue : j’ai vu le film. Il y avait de grandes chances que le héros fasse ça puisque le film semble parler de nationalité, d’appartenance à un pays, de sacrifice, etc. Il y a par contre très peu de chances voire aucune qu’au final le héros finisse par récupérer les enfants et les amener lui-même à Auschwitz dans sa vieille bagnole en écoutant du Maurice Chevalier. Je peux me tromper bien évidemment et je dois rater la majeure partie du film. Je ne vois pas la lente transformation, ses doutes, ses erreurs, ses errements, sa foi vacillante. Je ne vois que les grandes actions, les grands moments ou ce que je crois être ces grands moments.
Pareil pour Drive. En quelques secondes le personnage de Ryan Gosling est dépeint : dieu du volant, il fait le pilote pour des braqueurs la nuit, il est mécanicien le jour et visiblement aime une petite blonde boulotte. Soudainement, il rencontre un mec louche et tout de suite après, se retrouve à faire « une course pour dépanner un type » qui se trouve être en fait un piège d’où personne — ni lui, ni sa meuf, ni un gamin dont l’origine est peu claire — n’en ressortira indemne. On le voit avec un marteau avancer dans un couloir, visiblement super véner et il manque de fracasser le crâne d’un chauve dans une boîte de nuit.
C’est bien. Mais là encore, j’ai tout vu. Je n’ai sans doute pas vu les courses formidables, je n’ai pas ressenti l’ambiance électro de la musique, ni la moiteur huilée des USA. Je dois sans nul doute passer à côté des vraies motivations des personnages. L’intrigue est floue mais elle est là : il s’agit d’un film de rédemption, le « dernier job avant de décrocher ». Qu’il s’agisse d’une course poursuite en voiture ou d’une fusillade à Downtown L.A., Drive et Heat, même combat… a priori.
Enfin : The Artist. Le film est à la base tellement bourré de références qu’il part avec un désavantage certain. On suit Jean Dujardin, star du muet, richissime et vivant un mariage malheureux, tomber amoureux d’une moins que rien interprétée par Bérénice Béjo qui va se transformer en grande star et finalement lui voler la vedette. Dujardin, ruiné et blessé, est finalement rappelé par Béjo au sommet de la gloire et ils s’embrassent. Des mots apparaissent à l’écran au cas où le spectateur est un handicapé mental ou simplement pour remplacé le gênant silence. Oui,
Pis encore, le film est en noir & blanc, avec une musique dramatique et des acteurs américains. Tout le long de la bande-annonce, on ne peut que penser à Singin’ in the Rain, City Lights ou Sunset Boulevard. L’ombre de Charlie Chaplin plane sur ce film et c’est sans doute pour cette raison que j’irais le voir. The Artist est un film qui se veut un hommage à un certain cinéma et à une certaine époque.
C’est pour cela que la bande-annonce de The Artist est sans doute la pire des trois. Prenez n’importe quel film d’Hitchcock. Prenez la grande majorité des films des années 40, 50 ou 60. C’était l’époque où il fallait garder un maximum de surprises. On lançait des mots en grandes lettres peintes, qui s’étalaient sur tout l’écran, en immense. SUSPENS! DRAMA! LAUGHS! On mettait en avant les acteurs, le réalisateur, le producteur. La voix off en faisait des tonnes mais ne donnait jamais les clés du film : il s’agissait de draguer le spectateur, lui fait comprendre qu’il allait vivre des choses folles avec des gens qu’il aimait.
Les bandes-annonces actuelles sont l’exact opposé. Il s’agit de caresser le spectateur dans le sens du poil. De lui pré-mâcher le travail. Lorsqu’il ira voir le film, il saura ce qui l’attend. Oh, bien sûr, il va y avoir ici et là des moments de surprise, des choses pas prévues. Mais au fond : les enfants juifs seront sauvés, Ryan Gosling va sauver sa meuf et The Artist rendra hommage comme il se doit à Singin’ in the Rain. Le spectateur sera comblé et heureux.
Je suis super d’accord. En fait, ce que tu lances, c’est un grand cri pour le Désir. C’est la reconquête de l’érotisme, et l’abandon de la pornographie.
Messieurs les créateurs, IL NOUS FAUT DU VIDE, DU MANQUE. SANS CELA, LE DÉSIR S’ÉTIOLE.
Amen Monsieur Pimpant, amen !
Tiens, je suis allé voir Drive il y a peu et je me suis rappelé de cet article. Autant je suis vraiment d’accord avec l’idée de fond, autant tu t’es un peu planté sur Drive mais en même temps il est un vendu comme un blockbuster (grosse idiotie d’ailleurs).
Je relis ton article, je vois la bande annonce de the Artist après avoir vu le film. C’est dramatique à quel point tu as raison.