La Clé des Champs
Pivert détestait les proverbes plus que tout au monde.
Elle détestait les voir dans les copies qu’elle corrigeait, surtout lorsque la phrase était à cheval sur deux lignes. On pouvait voir le début d’un côté, « qui vole un œuf, vole », et il fallait redescendre et aller tout à gauche pour poser ses yeux sur le « un bœuf » attendu.
Elle haussait immanquablement les yeux au ciel, priant pour qu’une météorite traverse l’atmosphère, tout le petit village où se trouvait sa maison, puis qu’elle passe à travers le toit de tuiles grises, l’étage où vivait sa mère et vienne finalement s’écraser sur la petite causeuse asymétrique où elle s’allongeait pour préparer ses cours du lendemain et corriger les contrôles.
Pivert reprit ses esprits. Elle sentait l’irrégularité du tissu sur ses mollets. Pouvait, rien qu’à l’odeur, savoir où se trouvait ses bottines de cuir qu’elle venait de porter toute la journée. Savait qu’il n’y avait rien de prêt pour le dîner et quelqu’un allait devoir sacrifier son amour-propre ce soir, de nouveau.
Elle venait tout juste de lire un horrible « pierre qui roule n’amasse pas mousse » et elle avait envie d’un grand bol de café, un peu pour noyer son chagrin, un peu pour le faire vivre encore quelques heures. Elle pinça le cartilage de son nez puis, doucement, en sentant l’os qui apparaissait soudain, elle remonta vers le front.
En haut, sa mère regardait la télévision, à un volume dépassant les réglementations légales ; Pivert jeta un œil autour d’elle dans le petit salon et réalisa tout ce qu’elle avait dû abandonner en acceptant d’accueillir chez elle une nouvelle locataire. Son bureau, cette grande pièce lumineuse où elle écrivait et peignait, s’était maladroitement transformé en un coin du salon : quelques caisses en plastique translucide blanc sous l’escalier et une boîte dans le garage.
Elle termina de corriger la copie qu’elle plaqua avec une certaine violence sur la table basse et se dit que si elle trouvait une nouvelle expression ou un proverbe dans le torchon suivant, elle se tuerait (et elle le répéta dans sa tête) elle se tuerait. Un stylo à encore bleu ciel avait craché un « Jeremy Vanderhanget, 4°B » en haut de la copie double ; le titre comportait une faute mais Pivert avait depuis longtemps décidé de ne plus sanctionner les fautes d’orthographes ; les premiers paragraphes étaient anormalement bien écrits, d’une main tremblante. Il lui semblait que le jeune homme — elle était incapable de se souvenir de son visage — testait une nouvelle manière d’écrire les « A ». Il ne s’agissait plus d’une boucle fermée mais d’une lettre en majuscule, réduite ici à une taille ridicule, coincée entre deux cursives d’un bleu agaçant.
L’odeur du cuir de ses bottines s’était estompée et avait été remplacée par autre chose que Pivert n’arrivait pas à déterminer avec exactitude. La copie. La copie sentait une odeur artificielle de fruit exotique. Elle leva les yeux au ciel, persuadée d’être poursuivie par une malédiction ancestrale.
Elle visualisa sa météorite et soupira.
Pivert se déplaça légèrement ; elle voulait comprendre pourquoi un être normal ferait une chose pareille. Un « A » comme ça, il avait du lui falloir une bonne seconde pour le tracer. C’était une véritable perte de temps surtout qu’une fois sur trois son élève oubliait qu’il avait changé de « A » ; parfois il corrigeait le tir en cours de route, donnant lieu à une sorte d’explosion d’encre sur le papier ; parfois il laissait la lettre fautive derrière lui mais marquait un temps d’arrêt que Pivert remarquait aisément grâce à un espace microscopique entre les caractères. Le plus drôle était l’apparition d’un « à » qui semblait mettre le moine copiste de la 4°B dans un drôle d’état : comment placer l’accent ? Dans une même phrase, comme « Tant va la cruche à l’eau, qu’à la fin elle se casse », il avait réussi à mettre un accent à côté… Pivert se figea.
Nouant son écharpe à la base du lustre, les pieds nus sur le rebord de la chaise, la jeune femme jeta un dernier regard à la copie de Jeremy Vanderhanget, 4°B. Elle n’était pas arrivée au bout de la ligne qu’elle poussait son appui et se laissait pendre.
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