Les terre promises
Sur la petite route bordée de palmiers qui menait à la ferme de pomme de terre, Carcajou avait l’habitude d’observer les lignes de chenilles poilues qui escaladaient le gros gravier.
Les fesses sur ses talons, la tête le plus près possible du sol, il adorait suivre le mouvement perpétuel, ondulation avec ondulation, des insectes. D’un geste automatique, il remettait derrière ses oreilles une longue mèche de cheveux blonds sans quitter des yeux la procession. Au bout d’une vingtaine de minutes, lorsque toutes les chenilles avaient traversé, Carcajou retournait à son occupation précédente : grimper à un arbre, pénétrer une fourmilière avec un bâton, jouer avec les rigoles d’irrigation pour construire un nouveau barrage, un lac, deux rivières ou même un delta.
Il y installait alors quelques pierres qui formaient un temple à Gilgamesh, son dieu préféré, qu’il prononçait mal — Ours l’avait entendu plus d’une fois parler d’un « Jiljlamèche » dans son sommeil sans comprendre. Mais il l’avait dit si souvent à sa manière qu’aucune autre ne pouvait être correcte. Si d’aventure un ouvrier avait fumé une cigarette, Carcajou volait le mégot encore fumant et le glissait entre les colonnes. Il imaginait alors les prêtres, l’encens qui piquait les yeux et les narines, les livres de prière comme celui que sa mère avait emporté en partant.
Dans sa tête, l’intérieur de son lieu de culte était comme une église, des rangées de bancs en bois sombre, des arches et un sol carrelé d’un motif qu’il pouvait regarder pendant des heures.
Il sentit soudain deux mains se glisser sous ses aisselles et le soulever de terre. Son pied nu vint frapper les pierres et les colonnes s’effondrèrent avec lourdeur. Les prêtres levèrent les yeux vers les idoles vacillantes, cherchant du regard les raisons de la colère divine ; une statue quitta son socle de marbre et vint s’écraser sur une rangée de bancs. Il y eut un moment de répit, une seconde de silence. Personne ne cria dans le temple lorsque le plafond tout entier se décrocha et fila droit vers le sol dallé. L’encens était maintenant mêlé à la poussière qui s’était soulevée de toute part ; les narines d’un fidèle se dilatèrent et il inspira profondément une dernière fois. L’atmosphère était piquante et chargée. Quelqu’un se signa, quelqu’un souffla « Jiljlamèche » et tous moururent.
La tête à l’envers, Carcajou tendait les mains vers la structure effondrée. Une des colonnes roula encore quelques mètres, dévalant la petite colline et finit sa course dans un des bras du delta, projetant des panaches d’eau boueuse dans les airs. Le gamin se débattait comme un diable : il ne sentait ni les quatre paires de mains qui le saisissaient, ni qu’une de ses mèches s’était coincée dans la boucle en métal d’un ouvrier.
Ils le portèrent et le déposèrent sur la grande table de la grange. Son père planta dans la bois une paire de ciseaux en grondant d’une voix autoritaire : « Carcajou, arrête de gesticuler bordel ! » Ses hommes le regardèrent mais l’enfant qu’ils tenaient s’agita encore davantage. Il échappa son petit poignet d’une main énorme et en deux gestes rapides était passé derrière Pachy, sans doute le plus fort des ouvriers agricoles. Son bras, tordu dans son dos, craqua étrangement et il poussa un cri. Le temps qu’il se relève sous les insultes d’Ours et Carcajou avait déjà gravi des bottes de foin formant un escalier pour atteindre une poutre en hauteur. Il haletait, son petit ventre se gonflant et se dégonflant. Ses doigts sales se posèrent sur un boulon noir d’huile ; il tomba la tête la première sur une botte, inconscient.
« Bande de lopettes. Il a cinq ans. Cinq ans ! Et vous n’êtes pas capables de le maîtriser ! » hurlait-il à ses employés. Ils baissèrent les yeux ; ils n’étaient ni fins, ni particulièrement idiots, mais ils auraient tous pu lui répondre qu’il en était au même point, lui, le père, avec ses gros muscles qui commençaient à pendre, ses grossièretés, son haleine chargée et cette jeune femme qui venait parfois dormir dans son lit les soirs où il avait bu ce qu’il fallait. Ils ne dirent rien.
« Pachiderme, va lui chercher des vêtements pendant que je lui coupe les cheveux. Ce gamin est un véritable sauvage. Courir nu, comme ça, toute la journée. » Ours indiqua aux autres d’amener Carcajou sur la table ; lorsqu’il y fut déposé, ses cheveux s’étalaient tout autour de sa tête, comme un halo de saint. Ils étaient si longs que certaines mèches touchaient le sol en terre rouge.
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