Ils avaient des armes et des chevaux
Quand Vanille était partie de la ferme, Carcajou et Ours dormaient à poings fermés. Le grand lit familial, que tout le monde partageait, était chaud et confortable. Les pieds de la jeune femme avaient détesté le contact avec le sol glacé et elle n’enfila ses bottes qu’après avoir quitté la chambre. Elle récupéra ici et là quelques affaires qu’elles n’avaient pas pu toucher ; elle ne voulait pas mettre Ours au courant et n’avait pris qu’au dernier moment le tableau de sa mère, avec ses yeux bleus perçants et ses longs cheveux blonds.
Il y avait dans la maison un calme qu’elle apprécia une minute de plus, la gorge nouée, les yeux humides. Le ronflement d’Ours rythmait la nuit qui passait et l’horloge mural éclairait faiblement la pièce avec ses cristaux liquides.
Elle étouffa un sanglot et quitta la maison. La lune était levée, il faisait clair ; Vanille se dépêcha sur la petite route. Elle ne jeta aucun regard, ni aux palmiers, ni à la série de petites maisons qui servaient de dépendance pour les ouvriers. Elle aurait voulu qu’il pleuve, qu’elle puisse faire demi-tour, qu’elle n’ait pas à monter dans le camion qui l’attendait au bout de la propriété. Ils avaient coupé le moteur et le conducteur, un jeune homme nerveux, fumait une cigarette. À peine était-elle apparue que la porte s’ouvrit, dévoilant une infirmière, grande et lumineuse, à défaut d’être belle. Elle s’appelait Cigogne et allait s’occuper de tout… de tout.
Carcajou n’avait jamais réellement vu la différence, il était si petit qu’il n’avait gardé aucun souvenir de sa mère biologique. Ce qui le troublait, c’était les résidus fantomatiques de son absence. Les colères d’Ours. Les crises de larmes. La pièce en haut de l’escalier où personne n’avait le droit d’aller. On interdisait peu de choses à Carcajou mais étrangement, cette pièce ne l’intéressait pas. Dans sa tête, c’était une grande pièce poussiéreuse et sale où traînaient de vieux outils et sans doute des meubles anciens aux noms barbares.
Le lendemain de sa coupe forcée, il eut envie de se venger d’Ours et des ouvriers. Il passa une partie de la journée à errer, à grimper aux palmiers et à bouder. Une heure durant il calcula l’angle parfait pour casser la vitre de la petite maison que Pachyderme partageait avec ses collègues ; finalement il préféra se concentrer sur son père.
Quand lui vint l’idée de la pièce fermée, il se tenait sur le rebord d’une chaise, sur la petite terrasse dallée qui donnait plein sud, ensoleillée toute l’année mais jamais utilisée : Ours considérait que le soleil était un ennemi, un assaillant de tous les jours et il tenait à passer ses heures de repos à l’ombre ou à l’intérieur. Carcajou sauta à pieds joints sur le sol et se frotta le bassin où la ceinture qu’il avait porté toute la matinée avait tracé une marque rose dans la peau. Vers dix heures du matin, il avait réussi à trouver une paire de cisailles oubliée par un employé ; le tissu qui était autrefois un short beige se trouvait désormais roulé en boule sous un épais buisson. La ceinture, un vieux bout de plastique qui imitait mal le cuir, lui avait servi à grimper sur le plus haut palmier de la ferme et y trônait encore.
Carcajou se glissa dans la maison dès qu’il eut remarqué l’absence de son père. L’horloge indiquait une heure où il se savait à l’abri : personne ne traînerait à l’intérieur. Il grimpa les escaliers rapidement et se retrouva face à la porte, fermée à clé. Il passa quelques minutes à insérer des objets métalliques dans la serrure, triturant comme il pouvait le mécanisme. Il tapait fort, alternait avec des gestes plus doux, il soufflait dedans et y glissait le doigt ; il espérait comprendre comment le tout fonctionnait. Et puis la solution jaillit.
Il souleva de toutes ses forces la porte et il sentit que la serrure était plus fragile. Il la sentit venir entre ses doigts. Il retira son petit bout de métal victorieux et poussa la porte, découvrant alors un petit espace gris et sale — comme prévu.
Il n’y avait rien en fait. Une petit valise qui n’avait pas bougé depuis des lustres et, par terre, le cadre vers le parquet, un petit tableau. C’était une femme, des cheveux blonds, des yeux bleus, une robe complexe et chargée de petites broderies, de dentelles, de papillons de tissu ; c’était Carcajou.
Merci radio Moscou !!