« Statistiques »

Il doit exister quelque part une statistique complexe qui explique pourquoi on croise soudainement un matin un ancien amant que l’on avait pas vu depuis des mois. Il doit exister quelque part — sans doute pas loin — un mathématicien qui a eu son cœur brisé par une femme et qui s’est retrouvé à calculer encore et encore cette statistique douloureuse. Il a du passer des nuits entières dessus à recouper des chiffres de sociologues, d’urbanistes et de psychologues. Sans doute que cette femme a été aperçue plusieurs fois mais non reconnue par le cerveau du mathématicien. Si elle habite dans la même ville, quel est le niveau de dissolution d’un ex en milieu urbain ? Si le mathématicien et cet ancien amour vivent dans le même pays, quel est la fréquence de déplacement des personnes entre villes de tailles égales ?

Quand je l’ai revu, mon cerveau a été le plus rapide : reconnaissance, accélération du cœur, sans doute pupilles dilatées. Il m’avait vu depuis longtemps, je marchais vers lui, les yeux rivés sur mon portable. J’ai levé la tête et j’ai senti une douleur intense dans la poitrine. C’est après, alors que je le dépassais, que j’ai réalisé. Mais c’était trop tard. Les maigres informations (il a maigri, ses cheveux sont plus longs, nouvelle coiffure moche, cigarette tout juste commencée — peut-être le fait de m’avoir vu venir de loin —, t-shirt banal et jean sur ses vieilles baskets) commençaient déjà à s’estomper. Que faire ? Ne pas se retourner. Ne pas penser à autre chose. Rester concentré. La route, traverser, ne pas se faire renverser (imaginons un instant la scène : la voiture me percute, je roule sur le sol, le visage ensanglanté, lui se penche sur moi et me demande si ça va, oubliant comme par magie les ressentiments et les sentiments négatifs, moi je suis comme soulagé — même si j’aurais préféré que ce soit quelqu’un qui ne m’avait pas fait autant de mal — de l’avoir pour m’accompagner sur mes derniers instants, je lève les yeux au ciel, mes écouteurs diffusent ma chanson préférée et je sens ses mains entourer ma tête et me demander — il pleure bien sûr — entre ses larmes — tenez je vous l’avez dit — , d’excuser son comportement, qu’il allait changer, que je devais rester avec lui, ne pas partir ; le conducteur de la voiture sort et découvre ce qu’il a fait, appelle les secours mais c’est trop tard, je meurs dans le bras d’un garçon que je hais et que j’aime à la fois, mort moche et belle façon de partir à la fois) et rejoindre rapidement une ruelle adjacente. Une fois seul, je me retourne quand même.

Que faisait-il ici ? Loin de chez lui, de son quartier où, pourtant, je passe chaque jour avec de la peur et de l’excitation rien qu’à l’idée de rentrer en territoire ennemi. Habillé le plus normalement du monde, casual comme disent les Anglais, comme s’il allait acheter un paquet de clopes au tabac de sa rue. Je réalise soudain qu’il est sur mon territoire : cette partie de la ville c’est celle de mon travail, il le sait. Plus bas, vers la cathédrale, c’est un territoire mixte. Plus bas encore c’est lui à et l’est, c’est moi. Le McDonald’s du bout de ma rue : c’est uniquement le mien, il est y interdit et le chinois en face de chez lui, c’est le sien, à lui tout seul, je n’y vais plus. Les choses sont ainsi tissées.

Forcément je réfléchis : d’où vient-il ? Où va-t-il ? Allait-il rencontrer quelqu’un ? Pourquoi marchait-il comme ça en ville ?

Il n’est pas du genre à se balader. Il est du genre à rester chez lui et à ne jamais sortir. De plus, il sait que je rôde et il a peur de moi. Enfin c’est ce que je pense. Pourquoi sinon ne pas l’avoir déjà croisé en six mois ? Il connaît mes habitudes, mon cinéma préféré, mes restaurants, mes rues.

Comment fait-il ? Il ne va plus au cinéma ? Ou alors fait-il exprès de prendre des horaires en pleine journée, quand je travaille. Refuse-t-il d’y aller lorsque ses amis lui proposent un ciné le samedi dans la journée ? Il refuse ? Il dit « non, je ne peux pas, j’ai trop de travail. Par contre jeudi à 14H, pas de problème ! »

Je ne saurais jamais sans doute ce qu’il faisait là. Il marchait vers un point A, moi vers un point B et pour une fois nous nous sommes croisés. Est-ce qu’il a pensé à moi hier soir ? Est-ce qu’il s’en est voulu d’avoir oublié que je pouvais rôder, aux heures de fermeture de bureau, dans cette zone ? Peut-être qu’il pensait que j’étais parti. Plus de nouvelle pendant des mois. Il ne me croise plus. Le hasard fait qu’il est souvent allé au cinéma le weekend et que je n’étais jamais là. Peut-être qu’il a baissé sa garde, une seconde, qu’il s’est dit qu’il pouvait y aller sans crainte : je ne pouvais pas être là, à cette heure-là, dans ce coin-là. Ou alors il m’a juste oublié. Il est passé à autre chose. Et moi non.



Texte écrit via www.750words.com, d’après une histoire vraie.

3 Responses

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  1. Nouvelle : Le Journal du Yéti

    [...] Vous trouverez mon texte, intitulé « Statistiques » ici (et il sera rejoint dans la section « Textes » par de petits camarades). Bonne lecture. Published: mai 9, 2011 Filed Under: Nouvelles Tags: déprime : hasard : lille : nouvelle : Nouvelles : statistiques : texte Leave a Comment Name: Required [...]

  2. Victor
    9 mai 2011 at 2:57 | | Reply

    Un bien beau premier récit ma foi.

  3. 750 Words : Le Journal du Yéti

    [...] mes 750 mots, j’en fais souvent un peu plus. J’ai écrit quelques petites nouvelles (dont celle postée lundi…) ou simplement mes pensées du moment, comment je me sens. Libre à vous d’en faire ce que [...]




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